Chaque année, l’État congolais verse des centaines de millions de dollars aux sociétés pétrolières pour compenser leurs manques à gagner et maintenir la stabilité des prix à la pompe. Mais derrière ce mécanisme présenté comme indispensable au consommateur final, des zones d’ombre persistent. Des informations exclusives recueillies par notre rédaction révèlent un système entaché d’irrégularités, d’opacité et, désormais, d’accusations de manipulation.
Des révélations embarrassantes pour le gouvernement
Le Vice-Premier ministre et ministre de l’Économie nationale, Daniel Mukoko Samba, s’était récemment félicité d’une prouesse : avoir réduit de 288 millions USD en 2023 à 31 millions en 2024 les compensations dues aux pétroliers, soit une baisse de 89 %. Une annonce saluée comme une première victoire contre le gouffre financier que représente ce mécanisme.
Mais nos investigations contredisent cette version officielle. Selon plusieurs documents et témoignages, le processus de certification mené par le cabinet du ministre Mukoko Samba présente des anomalies graves :
- Aucune demande formelle n’aurait été introduite par les sociétés pétrolières, comme l’exige la procédure.
- Des sociétés sans titre d’exploitation valide ont été retenues dans la liste.
- Des sociétés fictives auraient même été certifiées et bénéficieraient indûment de ces compensations.
Un expert indépendant en régulation pétrolière interrogé par notre rédaction s’étonne :
« Comment peut-on certifier une créance sans associer les ministères des Hydrocarbures et des Finances, qui détiennent la liste officielle des opérateurs ? »
Des signatures sous pression
Le déroulement même du processus de certification interroge. Plusieurs sources attestent que des représentants des compagnies pétrolières auraient été retenus de 12h à 20h dans le cabinet du Vice-Premier ministre et sommés de signer un procès-verbal de certification dont les calculs avaient été établis unilatéralement par l’administration.
« Ils ont signé sous réserve, uniquement pour pouvoir quitter les lieux », affirme un témoin direct de cette réunion qualifiée de « simulacre ».
Un passé compromettant : Kamerhe déjà éclaboussé
Le mécanisme des manques à gagner traîne depuis des années des soupçons de favoritisme et de détournements. Sous Vital Kamerhe, alors ministre de l’Économie, plusieurs sources confirment que des sociétés fictives avaient déjà perçu des millions de dollars.
Et contrairement aux affirmations de Mukoko Samba, les procès-verbaux de certification du 1er et 2e trimestre 2023 montrent que Kamerhe avait réduit les manques à gagner à 19 millions USD, un chiffre inférieur aux 31 millions aujourd’hui mis en avant.
Un chiffre que le VPM Mukoko aurait donc présenté comme une première historique, au prix d’une communication jugée trompeuse par plusieurs observateurs.
Un risque pour la stabilité énergétique
Les conséquences de ces irrégularités sont lourdes :
- Perte de confiance dans la gestion publique du secteur pétrolier ;
- Risque de rupture d’approvisionnement en produits pétroliers, si les compagnies n’ont plus confiance dans le mécanisme de compensation ;
- Menace sur les finances publiques, déjà fragilisées par la charge des subventions.
Un économiste spécialiste des ressources extractives prévient :
« L’opacité actuelle fragilise la stabilité énergétique et expose le pays à une crise d’approvisionnement. »
Le silence du ministère
Depuis le 5 septembre, notre rédaction a officiellement sollicité auprès du cabinet du Vice-Premier ministre la liste des sociétés pétrolières bénéficiaires des manques à gagner certifiés en 2024. Jusqu’à ce jour, aucune réponse ne nous a été fournie. Un silence qui alimente les soupçons et renforce la nécessité d’une enquête indépendante.
Un appel à la transparence
Face à la gravité des faits, plusieurs acteurs de la société civile et experts économiques appellent à une réforme profonde du mécanisme de compensation et à une enquête officielle pour faire toute la lumière.
Au-delà du scandale financier, c’est la crédibilité de l’État congolais et la sécurité énergétique du pays qui sont en jeu.


